Nouvelle page 2
L’arrivée annoncée de
plusieurs immeubles de très grande hauteur autour de Paris relance le débat sur
les effets que l’environnement de travail dans les tours produit sur la qualité
de vie de leurs occupants. Psychologues, architectes et chefs
d’entreprises ont été sollicités le 25 mars par Actineo, l’observatoire de la
qualité de vie au bureau, pour exposer leur point de vue.
Le problème du manque de surface contraint aujourd’hui
l’immobilier à abandonner l’organisation urbaine horizontale pour s’orienter
vers une organisation verticale. L’empilage permis par les tours est donc une
réponse aux coûts de surface et la verticalité est devenue une composante de la
ville qui semble ne plus pouvoir être remise en question. Rationalisation des
dépenses et des espaces, centralisation des activités, image modernisée, les
entreprises devraient voir dans l’adoption de ses structures des avantages
sensibles dans leur gestion globale et leur productivité. Néanmoins, le passage
de l’horizontal au vertical suppose une sérieuse réorganisation du travail, et
des bouleversements humains non négligeables.

Tours
infernales ou gain maximal ?
La folie des grandeurs remonte à la nuit des temps. Le
mythe de Babel est l’illustration de cette tendance active des hommes à élever
des tours jusqu’au ciel. Mais est-ce si naturel ? L’homme est-il fait pour vivre
au-dessus du sol ? Rien n’est moins sûr, à écouter ce qu’en révèlent les
psychologues du travail et au regard des statistiques effectuées auprès des
utilisateurs travaillant dans les tours. D’après un sondage INSEE, si a
priori les gens n’ont rien contre travailler dans une tour, à l’usage ils
s’aperçoivent des différences. La fierté d’œuvrer au sein d’un bâtiment moderne
et technologique est vite ternie par le caractère claustrophobique du lieu, dont
on ne peut ouvrir les fenêtres, et dont on ne sort qu’après un long voyage en
ascenseur, parfois même avec des changements, des temps d’attente indéterminés,
quand ce ne sont pas des problèmes techniques !
La « pathologie des tours » dénoncée au début de leur
émergence dans les années 1980 est tout de même à reconsidérer aujourd’hui. Les
efforts des architectes et concepteurs en matière de bien-être sont probants.
Seuls les « anciens modèles » souffrent encore des problèmes liés à la
ventilation, la climatisation, l’éclairage artificiel et les locaux aveugles qui
justifiaient la dénomination de « tour infernale ». Si l’angoisse du labyrinthe
(une seule porte de sortie, pas d’ouverture ni de visibilité sur l’extérieur)
est résolue, il reste quand même des obstacles à l’appropriation du lieu :
l’angoisse de la hauteur, l’impression d’étouffement liée à la densité de
population, la difficile circulation, ainsi que l’univers aseptisé et contrôlé
des immeubles de très grande hauteur (ITGH) en sont des exemples, pour Elisabeth
Pelegrin-Genel, architecte et psychologue du travail. Dans de tels bâtiments, le
rapport au sol n’existe plus puisqu’on ne le voit plus, et les occupants du site
se sentent souvent coupés du monde, au-dessus de la réalité, dans un microcosme
qui peut devenir gênant pour le travail. Les architectes tentent cependant de
répondre à ces problématiques, en intégrant par exemple des balcons à chaque
étage pour faciliter l’accès à l’air libre, et à un espace non-contrôlé. Pour
une bonne utilisation des tours, il s’agit en fait de penser un réaménagement
complet de l’espace et une réorganisation du travail qui lui est associé.
Patrick Chausse, directeur adjoint de l’immobilier de Société Générale, nous en
livre quelques exemples. Les trois tours bâties par le groupe représentent trois
réponses différentes en terme d’architecture, l’ensemble permettant d’optimiser
l’organisation et le mode de fonctionnement par le partage de différentes
fonctions (restaurants, parking, salles de réunion…) mises en commun dans cet
espace réduit.
Si le premier objectif est une maîtrise de la consommation
d’énergie et une réduction des coûts, le bien-être des occupants a été une
préoccupation réelle dans la conception du projet. L’axe a été mis sur le
confort visuel, par la mise en place de cloisons transparentes pour bénéficier
de la lumière naturelle, l’élévation de la hauteur des plafonds pour aérer
l’espace, la sobriété du mobilier pour ne pas perturber l’utilisateur. En outre,
les concepteurs ont cherché à pallier les problèmes pratiques inhérents à la
forte densité dans ses sites, en mettant en place un système de comptage des
places de parking ainsi qu’un système d’information en tant réel qui informe
dans les ascenseurs du nombre de places disponibles dans les restaurants !
Une éducation est nécessaire pour faire évoluer les
comportements dans ce type d’espace, et c’est pourquoi Société Générale a mis en
place une équipe de communication dévolue à cette tâche, qui rassure
l’utilisateur (en anticipant les déménagements d’entreprise par exemple) autant
qu’elle l’aide à s’approprier son lieu de travail. Aux dires de Patrick Chausse,
la question de la verticalité et du travail dans des tours n’est pas le vrai
problème. Aujourd’hui, les utilisateurs mettent en priorité la mobilité et le
travail en réseau. Le lieu, à l’heure du « travail nomade » rendu possible par
les NTCI (Nouvelles technologies de la communication et de l’information)
deviendrait pour eux secondaire.
Retour au plancher des vaches.
Eric Blanc-Chaudier, directeur Emploi et Stratégie chez Axa
France, nous décrit cependant une toute autre expérience. L’entreprise a quitté
la célèbre « tour Axa » qui dominait la Défense pour une structure beaucoup plus
horizontale, dont il n’a qu’à se féliciter. Tout d’abord, le modèle du
« campus » mis en place à Nanterre garantit une durabilité du site que la tour
ne permet pas, ayant une capacité limitée tandis que le campus peut recevoir un
agrandissement, et ainsi, augmenter le nombre des collaborateurs sur son site.
En outre, l’environnement est plus humain et les espaces moins réduits. La
circulation mise en place par une « rue intérieure » favorise les rencontres et
la communication contre la batterie d’ascenseurs qui réduisait la liberté de
circuler. Dans ces espaces horizontaux, « l’homme reprend le dessus sur la
technologie », n’a pas peur d’affirmer E. Blanc-Chaudier. En d’autres termes,
les usagers se sentent plus à leur aise, et maîtrisent davantage la situation
que dans l’univers emprisonnant des ITGH. L’appropriation du lieu de travail est
un facteur important dans la qualité du travail, car il implique une bonne
organisation, favorise les prises d’initiative et le rendement des
collaborateurs. A cela s’ajoute les bénéfices d’une implantation du lieu en cœur
de ville, et non dans des ghettos de tours tels que l’est aujourd’hui la
Défense. « En France, les tours sont construites sur des dalles hors des villes,
entre les autoroutes et les cimetières », déplore Andrès Larrain, architecte
directeur de projet à l’agence Jean-Paul Viguier. Pour accéder à la tour Axa il
fallait ainsi utiliser une passerelle, signe tangible de la fracture avec
l’extérieur. Avec le campus de Nanterre, Axa est donc sortie de son insularité
et se réjouie de revenir à la vie, c’est-à-dire à la ville. Les collaborateurs
peuvent ainsi par exemple profiter du marché à proximité, et n’ont plus le
sentiment d’être « au-dessus » de la ville.
Les
tours mixtes : la solution ?
Pour concilier l’exigence de gain de surface et de
diminution de la consommation énergétique tout en garantissant au personnel
occupant un bien-être et un confort de travail favorisant de surcroît le bon
fonctionnement de l’entreprise, la solution se trouve peut-être dans les tours
mixtes, dans lesquelles seraient mêlés bureaux, commerces, espaces publics et
appartements privés. Si la réglementation française autorise les tours mixtes,
sa mise en place reste quasi-inexistante pour le moment. Pourtant la mixité
permettrait de mettre un peu de vie courante dans le monde du travail. Ajoutons
que la mixité devra aussi se jouer sur les variations de hauteurs, afin de
rétablir des horizons variables, et de permettre une composition harmonieuse des
espaces.
Suzanne Duchiron