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« Harcèlement moral ». Le terme est aujourd'hui banal dans
le monde du travail, où il désigne et dénonce l'exercice de pressions répétées
sur des salariés pouvant conduire à la démission ou au licenciement. La notion
est pourtant récente. C'est Marie-France Hirigoyen qui l'a introduite en tant
que telle en 1998, en publiant Le harcèlement moral. Elle l'y définit de façon
générale comme « toute conduite abusive qui se manifeste notamment par des
comportements, des paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter
atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l'intégrité physique ou
psychologique d'une personne, mettant en péril l'emploi de celle-ci ou dégradant
le climat social. ».
C'est à la même époque que la parution du livre, à la fin
des années quatre-vingt dix, que la psychologue Marie Pezé ouvre à l'hôpital de
Nanterre la consultation « souffrance et travail », autre étape clef dans la
prise en compte publique de la souffrance au travail. Celle-ci s'est depuis
étendue, et la parution très remarquée, en août dernier, de ses témoignages sur
les quelques dix années de ses consultations (Ils ne mouraient pas tous mais
tous étaient frappés, Pearson Edition) a sans doute contribué à alerter
l'opinion sur cette question.

C'est le mal-être des jeunes cadres dynamiques que
Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, de leur côté, ont cherché à révéler. Dans
« L'open space m'a tuer, Achettes Littérature » ils apportent leur témoignage et celui de leurs
comparses sur le monde de l'entreprise. Surveillance de tous par tous,
infantilisation, porosité de la vie personnelle et de la vie professionnelle :
autant de phénomènes qui tendent à flirter avec le harcèlement et peuvent donner
lieu à des états de stress pathologique ou de dépression. Gare cependant aux
confusions : si la frontière est parfois floue entre pressions managériales
d'ensemble et persécutions personnelles, il est important de ne pas oublier
qu'elle existe et, plus encore, d'essayer de la redessiner.
Les déménagements forcés et répétés au sein d'une même
société, se situent dans cette zone vague. La « mobilité interne », défendue
comme améliorant les relations mutuelles et l'échange de compétences au sein des
équipes, a pour conséquence et pour finalité effectives, aux yeux de ses
détracteurs, d'assurer l'emprise des responsables sur leurs salariés en les
empêchant de s'acclimater et de créer des relations stables avec leurs
collègues. Des Isnards et Zuber en parlent en termes forts : « en open space,
écrivent-ils, les salariés sont mis en concurrence. Par le regard, ils se
régulent les uns les autres. Mais de petites solidarités locales viennent casser
le jeu de la concurrence pure et parfaite. Les camaraderies endorment la
surveillance entre voisins et ça se relâche. Alors, pour réintroduire de
l'émulation saine, on brasse, on ventile, on redistribue les cartes par un
déménagement interne »…qui peut se renouveler jusqu'à quatre ou cinq fois par an
!

En de tels cas la pression exercée, pour être diffuse, est
évidente. La perturbation de l'espace de travail, défendue à coups d'arguments
creux, a pour double effet de déstabiliser les salariés et de les isoler les uns
des autres. Les « petites solidarités locales » dont parlent les auteurs sont
bien loin des prémisses d'une organisation syndicale, leurs exemples en
témoignent. Mais cette manière furtive de se serrer les coudes est déjà une
menace qu'il faut éliminer.
Alors, harcèlement ? Il ne faut pas oublier que le terme
désigne la persécution d'une personne particulière par un individu ou un groupe
déterminé, et recouvre donc des cas précis et répétés de comportements qui ne
peuvent viser en même temps l'ensemble des salariés d'une entreprise. Parler de
harcèlement pour dénoncer les procédés répétés de déménagements internes serait
donc abusif, s'en tiendrait-on à la définition la plus générale des mots.
Mais le risque de confusion lui-même est intéressant. Le
sociologue Jean-Pierre Le Goff, chercheur au CNRS, a émis des critiques
particulièrement éclairantes à l'encontre de la définition et de l'usage de la
notion de « harcèlement moral ». Il estime, en effet, qu'elle est rapidement
devenue une notion fourre-tout, qui va des pratiques discriminatoires à la
pénibilité du travail sans rien désigner de précis. Le risque est alors à ses
yeux de psychologiser les relations entres les employés et leurs hiérarchies
sans chercher à penser de façon global les mutations de fond du travail. C'est,
en effet, à une refonte générale de l'organisation du travail que l'on assiste
aujourd'hui, refonte qui demande des salariés l'invention d'une action syndicale
nouvelle. Un usage généralisé et abusif de la notion de « harcèlement moral »
comporte le risque d'une atomisation de l'action syndicale.
Sans oublier ni sous-estimer les cas effectifs de
harcèlement moral, il s'agirait donc de réfléchir davantage aux nouvelles
idéologies managériales et aux pratiques pathogènes auxquelles elles donnent
lieu dans le travail, ainsi qu'à la manière dont les salariés peuvent
s'organiser afin de leurs résister. Dans le cas de la mobilité interne, cette
critique, avec la perspective d'action qu'elle porte, est particulièrement
pertinente : c'est bien une idéologie managériale globale qui est en cause,
davantage que des pratiques destinées à fragiliser telle ou telle personne
singulière. Et c'est peut-être en opérant de telles distinctions que l'on
s'assurera que la notion précieuse de "harcèlement moral" ne se retourne pas
contre ceux-mêmes qu'elle devait protéger.
Adrienne Geraërt