Nouvelle page 1
On connaissait les détecteurs de mensonges, ces appareils
calculant la probabilité qu’un sujet profère des jugements volontairement faux
en fonction de ses réactions physiologiques (pulsations cardiaques, fréquence
respiratoire, etc), voici désormais le sociomètre, qui ne se limite plus à
distinguer le faux, mais prétend rétablir la vérité. Le postulat de Sandy
Pentland, qui vient de rendre compte de ses recherches dans un livre parut en
septembre 2008,
Honest Signals,
s’inscrit non seulement sur la possibilité de mesurer les réactions émotives des
hommes en société, mais encore de les déchiffrer.
« L’important n’est pas ce
que l’on dit, mais la manière dont on le dit ».

La conviction du professeur Pentland n’est pas nouvelle, et
souligne l’hypocrisie naturelle et inconsciente des êtres humains qui ne disent
jamais ce qu’ils pensent, et n’expriment pas ce qu’ils ressentent. Les « signaux
honnêtes » que nous émettons lors de nos échanges ne sont donc que pure
convention, apparence trompeuse que seuls des instruments de mesure
scientifiques pourront déjouer.
Les “sociomètres”
de notre génial inventeur consistent en de
petits badges
électroniques qui enregistrent les mouvements du corps et les
tonalités de la voix, et qui permettent à Pentland et son équipe de tirer des
résultats donnés les conclusions les plus probantes. Le contenu, c’est-à-dire la
conversation, n’est absolument pas pris en compte dans l’expérience, et les
signaux non verbaux suffisent à prévoir l’évolution de n’importe quel entretien.
En fait, cette démonstration scientifique ne fait qu’enfoncer la porte déjà
béante de notre propre intuition : les orateurs grecs de l’antiquité le savaient
déjà, il est évident que le charisme et la personnalité de l’interlocuteur
influe sur la conviction de son auditoire, et que les rapports physiques, la
gestuelle, la dynamique qui se crée dans la discussion, sont autant
d’indicateurs plus révélateurs de notre sentiment que ce que l’on dit ou que
l’on montre ostensiblement et consciemment.
“Vous ne pouvez pas gérer ce
que vous ne pouvez pas mesurer”,
soutient le chercheur.
Parce qu’on connaît intuitivement ce phénomène, mais qu’on
n’en prend jamais la mesure exacte, Pentland nous offre avec ses sociomètres la
possibilité de mettre à jour “la nature humaine de notre fabrique sociale”.
Comprendre le mécanisme de l’entendement humain, pour pouvoir en être le maître,
c’est le rêve et l’entreprise des philosophes depuis toujours.
Mais comment des outils permettant de lire notre niveau
d’enthousiasme, de mesurer notre attention ou de calculer notre degré de
confiance et de conviction, peuvent-ils nous être utiles autrement qu’à titre de
constat ou de vérification ? Si l’on sait que nous sommes mus par des
déterminismes inconscients, est-il possible néanmoins de changer notre
comportement, de contrarier notre nature ? L’objectif de Pentland est de
parvenir à déduire des lois qui permettront de prédire les résultats
d’interactions entre les personnes, mais aussi la productivité de différentes
équipes dans une entreprise, par exemple. Les sociomètres pourraient être
utilisés lors de conférences, de réunions, mais aussi d’entretiens d’embauches,
et permettraient alors de voir la façon dont les groupes de personnes
travaillent ensemble, afin d’en déduire des diagnostics sur leur potentiel dans
le cadre d’un échange interindividuel et d’activité collective. Dispositif de
prévision, en somme, que ce sociomètre du Docteur Pentland, qui comme pour la
météo, risque d’être bien éloigné de la réalité, et surtout, comme tout calcul
de probabilité, ne peut pas prévoir ni l’accident ni l’inattendu, et réduit les
échanges humains à un mécanisme imperturbable. Ce dispositif ne vise qu’à
normaliser encore un peu plus les échanges professionnels, car on peut gager que
les personnes « testées » par les sociomètres auront tôt fait d’en comprendre
les attentes et de se formater à ce qu’il impose. Mesurer ce que l’on ne dit
pas, c’est chercher à dépersonnaliser et déshumaniser toujours davantage les
interactions humaines au sein du monde du travail, et le bénéfice espéré par
Pentland n’est pas gagné. Plutôt que de rentabiliser le travail, la mise en
place de sociomètres dans le milieu professionnel risque d’être aperçue comme un
dispositif de surveillance et de contrôle, et de faire naître une ambiance de
défiance, de suspicion et de compétition entre collaborateurs… Avec des
« remèdes » comme celui là, le danger est plutôt de rendre le monde du travail
un peu plus malade encore !
Suzanne Duchiron