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Conflits, états
pathologiques de stress, surmenages, dépressions. Mme Raja Safouane, psychologue
spécialisée dans la souffrance au travail, sait que le gain de place permis par
l’instauration massive d’espaces ouverts densifiés se paye souvent au prix fort
sur le plan psychique. Et que, du bricolage à la stratégie individuelle, chacun
n’affronte pas à armes égales une telle situation.

Il importe, précise Mme
Safouane, de distinguer deux niveaux d’impact psychologique des nouvelles
configurations du travail. D’une part le salarié est, en espace ouvert, exposé
en permanence au regard de l’autre, sans possibilité de retrait. La méfiance
exacerbée que cette situation suscite devient pour lui une charge mentale
lourde. Il s’agit d’assurer soi-même, par un ensemble de stratégies plus
ou moins délibérées et efficaces (en choisissant, par exemple, l’emplacement de
son poste), une protection que l’architecture des bureaux ne garantit plus.
D’autre part, la réduction au minimum de l’espace dévolu à la personne provoque
une confusion des espaces : dans certaines sociétés les personnes n’ont plus de
place attitrée ou se voient attribuer un poste aux dimensions tellement réduites
qu’il est régulièrement « envahi » par leurs collègues. Et l’on remarque qu’en
de tels cas elles font immédiatement en sorte de s’approprier et délimiter leur
espace, avec leurs dossiers, des photos ou de petits paravents.
Bricolage,
certes. Mais bricolage à la fois fort mal perçu par les managers…et tout
à fait nécessaire. L’on a besoin d’avoir son territoire et de se l’approprier.
L’emplacement d’une photo peut paraître dérisoire : il a cependant une vraie
dimension symbolique, et son importance ne doit pas être minorée. L’on n’a pas
encore pris conscience, en France, de l’impact psychologique des nouvelles
configurations de l’espace de travail, déplore Mme Safouane. Les salariés
doivent contenir en permanence tout ce qui relève de l’émotionnel et du stress,
parce qu’ils ne peuvent plus se retirer. En outre, ils ne peuvent plus, en
espace ouvert, parler d’autre chose que de travail avec ses collègues du fait,
une nouvelle fois, de la pression exercée par le regard et la présence des
autres. Les pauses collectives, dernier recours pour s’échapper un moment, sont
elles aussi souvent mal perçues par les managers, qui s’efforcent de les
empêcher…les salariés n’ont alors plus de soupape du tout.
Cette situation n’est pas
affrontée par chacun de la même manière.
Et si la réaction est certes toujours individuelle, l’on peut néanmoins
distinguer deux grands types, précise Mme Safouane. Des personnes fortement
dépendantes au regard d’autrui seront très fragilisées par une telle
organisation de l’espace, et dépenseront beaucoup d’énergie dans une méfiance
constante de ce qui se passe autour d’elles. Des personnes qui possèdent une
grande capacité d’adaptation peuvent, au contraire, parvenir à mettre en œuvre
des stratégies efficaces afin de se concentrer sur leur travail et à vivre le
mieux possible une telle configuration de l’espace. La « strategy of coping »,
pour reprendre les termes de la psychologie comportementale anglo-saxonne, leur
permet, par une observation et une intégration progressives, de prendre de la
distance par rapport à l’espace de travail qui leur est imposé et de même vivre
mieux.
Mais ces questions
individuelles recouvrent également, insiste Mme Safouane, des questions
culturelles. Le débat sur l’open space doit être rapporté à la
représentation française de l’espace, commune à la plupart des pays d’Europe
continentale : une certaine distance des corps y est nécessaire dont la
transgression fait naître une véritable inquiétude. Cette bulle d’intimité
qui nous entoure et nous protège est plus réduite dans les pays anglo-saxons.
Aussi le rapport de corps à corps ne dérange-t-il pas de la même façon, et le
travail en espace partagé est, de fait, beaucoup mieux vécu. L’on commet une
erreur grave en omettant cette représentation culturelle de l’espace de
l’organisation du travail en entreprise, souligne Mme Safouane : l’on
transgresse aujourd’hui la représentation française de l’espace, sans la
remplacer par une structure rassurante.

Comment améliorer, sinon
résoudre, cette situation ?
Le premier conseil de Mme Safouane va aux entreprises : elles doivent prendre
garde aux conséquences de la densification des espaces ouverts. Des indicateurs
permettant d’évaluer l’impact psychologique des espaces ouverts sur les employés
de façon régulière, et ainsi de corriger le tir, peuvent être d’une grande
utilité. Par ailleurs certains métiers ne s’adaptent absolument pas à l’open
space, soit qu’ils exigent confidentialité, concentration, ou repli sur soi : il
faut en prendre acte. Côté salarié, il importe d’abord de s’efforcer de ne pas
subir cette organisation du travail, en prenant la mesure de son impact effectif
sur soi. Et, lorsqu’elle s’avère coûteuse, d’en parler. Aux managers, d’abord :
des solutions pratiques (la possibilité, par exemple, de se retirer
ponctuellement dans un bureau fermé) peuvent apporter un soulagement véritable.
En parler à la direction des ressources humaines, si cela reste sans effet.
Depuis la loi de
modernisation sociale de 2002, l’entreprise a une obligation légale de préserver
la santé physique et mentale de ses employés. Il est très important, insiste Mme
Safouane, que le salarié devienne le premier acteur de sa santé, et ne soit pas
victime de l’organisation de son travail ou de son espace de travail.
Le vaste champ de la
souffrance au travail n’a pas fini d’être exploré. La France rattrape
aujourd’hui le retard qu’elle accusait en ce domaine : les témoignages et les
initiatives de personnes spécialisées dans cette question reçoivent ainsi une
audience qui laisse espérer une réelle progression de leur prise en
considération publique.
Adrienne Geraërt