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Susceptible
jusqu’à présent de garder vos enfants, veiller sur vos placements ou organiser
vos vacances, c’est désormais sur l’état de votre cœur que l’entreprise compte
se pencher. Promouvoir l’installation, notamment dans les entreprises et les
lieux publics, de défibrillateurs automatiques, tel est l’objectif du « Train
du cœur », qui sillonnera la France en octobre. Ce n’est que lentement et
tardivement que cette idée commence à s’imposer chez nous.
Quelques chiffres,
d’abord. On estime à 50 000 le nombre de personnes victimes chaque année en
France de mort subite due à un arrêt cardiaque. Dans 70% des cas, la personne
est entourée au moment de l’infarctus, et 10% des accidents ont lieu sur la voie
publique. Dans de tels cas, les chances de survie reposent avant tout sur une
intervention immédiate à l’aide d’un défibrillateur. Une seule minute de retard
dans l’intervention augmente de 10% le risque d’une issue fatale. Alors que le
délai moyen de l’arrivée des secours est de sept à huit minutes, c’est dans les
cinq premières minutes qu’une aide doit être apportée pour qu’elle soit
efficace.
Chiffres
éloquents… et inquiétants, qui ont amené le ministère de la santé à prendre des
mesures. Depuis le 4 mai 2007 chaque citoyen français est autorisé, quelle que
soit l’état de sa formation en premiers secours, à utiliser un défibrillateur
automatique externe (DAE) ou un défibrillateur semi automatique externe (DES).
La décision d’installer les appareils dans les lieux publics et dans les
entreprises reste toutefois à la discrétion des responsables concernés : chefs
d’entreprises ou collectivités locales.
Comment ces
appareils fonctionnent-ils ? Un défibrillateur est un boîtier qui, relié au cœur
par des électrodes, analyse le rythme cardiaque et délivre éventuellement un
choc électrique afin d’en relancer les battements normaux en synchronisant à
nouveau les contractions des fibres du myocarde. Les défibrillateurs
semi-automatiques dépendent des décisions d’une tierce personne qui décide de
l’envoi des chocs électriques. Avec le défibrillateur automatique, au contraire,
c’est uniquement la pose des électrodes sur la poitrine de la victime (l’une
au-dessous de la clavicule gauche, l’autre au-dessous de l’aisselle droite) et
la mise en marche de l’appareil qui dépend du tiers. L’appareil est conçu pour
analyser le rythme cardiaque, donner des instructions vocales et décider seul de
la fréquence et de la puissance des chocs électriques.
C’est de ce
second appareil avant tout qu’il s’agirait donc de promouvoir l’implantation. De
fait, son usage étant d’une très grande simplicité, il est susceptible d’être
utilisé par des personnes n’ayant pas de formation poussée en premiers secours.
Il faut cependant garder présent à l’esprit que l’usage d’un tel appareil est
loin d’être anodin, et qu’une formation minimale est requise. D’abord, bien
évidemment, pour reconnaître avec certitude les symptômes de l’infarctus.
Ensuite et surtout parce que, avant et pendant le fonctionnement de l’appareil,
la respiration artificielle doit être pratiquée.
Une généralisation
massive de ces appareils est-elle possible et souhaitable ? Jusqu’à un certain
point, le DAE peut être comparé à l’extincteur : sans remplacer l’intervention
de spécialistes, l’un et l’autre peuvent, dans des cas d’urgence (et, dans le
cas du DAE, d’urgence vitale), apporter une aide précieuse. Si, dans un cas
comme dans l’autre, le premier geste à faire reste d’appeler des secours, il
peut être décisif d’avoir à disposition un appareil susceptible de maintenir la
sécurité de la personne ou du lieu en les attendant. Toutefois, la comparaison
entre les deux appareils trouve rapidement ses limites. D’une part, le début
d’un incendie et le décès d’une personne ne peuvent pas être absolument mis sur
le même plan. D’autre part, si l’on s’en tient au cas des entreprises, le risque
d’infarctus est (heureusement !) bien moindre que celui d’un départ de feu.
Précisons par ailleurs que, si de nombreux pays (occidentaux, notamment) ont
fait le choix d’implanter massivement des DAE ou DES dans les espaces publics,
dans d’autres leur utilisation est considérée comme relevant de l’exercice
illégal de la médecine.
Si donc l’on
comprend aisément la démarche des nombreuses associations et de bénévoles qui
défendent l’implantation de ces instruments, l’on a également à faire droit aux
problèmes que celle-ci pose pour les responsables d’entreprise chargés de la
décider.
Problèmes de
responsabilité, d’abord. L’appareil est conçu de telle sorte qu’il enregistre,
minute par minute, ce qui a lieu durant l’intervention, y compris, pour certains
types d’appareil, les voix des personnes présentes. Un système de boîte noire,
en quelque sorte, qui engage inévitablement, aussi légère que soit son action
concrète, la responsabilité de la personne ayant allumé la machine.
L’éventualité d’une implication juridique de ce tiers responsable, en cas de
décès ou de handicap de la victime, est donc réelle. L’on comprend qu’elle
puisse faire reculer le témoin d’un accident cardiaque dans sa décision
d’utiliser le DAE. Le problème, rappelons-le, se complique des risques d’une
mauvaise utilisation de l’appareil, qui demande (comme, du reste les
extincteurs, pour revenir à cette contestable comparaison) une formation
minimale. Mais ce problème de responsabilité se pose aussi bien dans le cas
inverse. Qu’advient-il, en effet, si, dans un lieu équipé d’un DAE, une personne
se trouve victime d’un infarctus sans que les témoins n’osent, ne veuillent ou
ne puissent faire usage de l’appareil ? La loi aura certainement à statuer sur
ces cas spécifiques qui relèvent, sans en relever, de la non assistance à
personne en danger.
Car tout le monde
ne réagit pas de la même manière devant un accident de ce type. Disons-le tout
net : tout le monde ne vit pas de la même manière les abords de la mort
d’autrui, et c’est en cela également une question éthique que l’implantation de
DAE soulève. Les situations d’urgence vitale, avec le traumatisme qu’elles
comportent, ne trouveront pas, chez tout témoin, une même réponse. Certains
auront assez de sang-froid, ou d’expérience, pour être immédiatement capables
des gestes qui sauvent. D’autres, et il serait aussi absurde qu’injuste de les
en blâmer, seront paralysés, ou fuiront la situation. Dans un monde où la mort,
confinée dans les salles d’opérations, les camions de pompier ou les chambres
d’hôpitaux, est devenue « sauvage », pour reprendre l’expression de Philippe
Ariès dans son Histoire de la mort en Occident, les réactions de chacun
face à de tels accidents ne sont pas prévisibles. Là encore on peut, avec une
différence de degré, comparer la situation avec celle d’un début d’incendie. Les
phobies, les traumatismes, les angoisses de chacun peuvent inhiber dans ces
situations d’urgence la réaction adéquate. Peut-on l’en blâmer sans injustice,
et même sans hypocrisie ?
Ces réserves
faites et prises en compte, il semble que les DAE soient amenés à se généraliser
en France, et il n’est pas improbable que leur présence fasse, à l’avenir,
l’objet d’une véritable exigence de la part de l’opinion publique ou des
employés d’un établissement. Nous nous en remettrons également aux chiffres pour
conclure : l’association Train du Cœur indique que 30% des personnes victimes
d’un arrêt cardiaque y survivent à Seattle où les DAE ont été massivement
installés, contre 2 à 3% aujourd’hui en France.
Marion Cocquet