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LA VIE DE BUREAU DANS LES SÉRIES TV : UTOPIE DU MILIEU OU PARODIE SATIRIQUE?
Nouvelle page 2

 

L’utopie de la grande famille

 

Tout a commencé en France avec Caméra Café, mini-série lancée par M6 en 2001 sur la proposition de deux comédiens comiques, Bruno Solo et Yvan Le Bolloc'h. En cinq minutes, un plan fixe tenant lieu et place d’une machine à café d’entreprise offre à notre regard une succession de sketchs ancrés dans cette situation de « pause café » où se rencontrent les employés. On ne saurait être plus au cœur de l’entreprise, que dissimulé dans cette machine à café, dans ce pôle de rencontre, terrain neutre des bureaux où les langues se délient, les tensions se relâchent, ou à l’inverse laissent déferler toute une agressivité contenue. Le ressort scénaristique prend appui sur un constat intéressant : le bureau n’est pas qu’un lieu de travail. Il est aussi lieu de détente, de rencontre, de partage, bref de vie avec les autres. Au fil des épisodes, nous voyons les collègues se disputer pour l’organisation du pot de fin de d’année, spéculer sur une hypothétique augmentation, mettre à l’épreuve leurs compétences respectives, s’épingler sur des divergences d’opinions syndicales ou médire sur leurs supérieurs… Des jalousies sont mises au jour, des idylles se nouent, des complicités se révèlent.  Chaque personnage est une caricature, du syndicaliste râleur au commercial individualiste, en passant par la secrétaire nerveuse, l’informaticien gay et le comptable souffre-douleur. Leurs tracas quotidiens et leur manière d’être au bureau ne dépendent finalement que de leur caractère et de leur identité personnelle. Le point de vue « caméra café » n’apparaît alors pas différent, qu’il soit dans le milieu de l’entreprise ou dans un tout autre contexte.

 

 

Dans la même veine, la série britannique The office née en 2001, et reprise avec succès dans une version US aux Etats-Unis, a connu quant à elle un tel engouement qu’elle est adaptée de toute part : Le bureau est diffusé en France en 2006 par Canal+, le Québec présente La Job, et l’Allemagne offre avec Stromberg une imitation très proche du concept. Ancrée dans une PME qui commercialise du papier, la série nous présente le quotidien des cadres avec humour et légèreté, et déplace la situation de la comédie du foyer à l’univers du travail. Les situations sont donc inscrites dans le cadre du travail mais l’entreprise n’est pas présentée autrement que comme une grande famille dans laquelle se tissent des histoires atemporelles.

 

En effet, si l’idée de ces « séries de bureau » est plaisante, et que les situations comiques nous rappellent de nombreuses expériences vécues, le bureau n’a toutefois pas de rôle décisif et la particularité du milieu n’est pas véritablement exploitée.

 

 

La satire d’un milieu inhumain

 

 

 

D’autres séries n’ont pas hésité pour leur part à franchir le seuil des bureaux, et à plonger au cœur des réunions de travail, dans l’intimité des entretiens d’embauche, dans le tumulte des photocopieurs, des téléphones et des rendez-vous d’affaire. C’est le cas de la sombre mini série, à l’humour nettement plus grinçant et second degré de Brother and Brother, diffusée sur Canal+ depuis deux ans. Ici il ne s’agit plus de concevoir l’entreprise comme le cadre de relations humaines, mais d’entrer véritablement dans la jungle du monde commercial, dans l’antre des requins du business, de la rentabilité et de la productivité. Plus question de sentiments dans cet univers glacé en monochrome bleu coordonné aux tailleurs et costumes stricts des employés. Au 118ème étage, les employés de la firme B&B ne sont plus vraiment des humains, leur langage même est codé : « business éthique », « stratégie client », « quotas handicapés », « restructuration », et « part de marché » sont leurs sujets principaux, et le scénario évoque de manière grinçante les problématiques les plus sensibles de l’actualité des multinationales. Le directeur est un tyran sans cœur, et ses trois subordonnés sont collègues sans plus d’affinités…

L’univers des bureaux est ici dépeint de manière quasi fantastique, comme un monde autonome et coupé du réel, et de la société. Cette série pointe le hiatus qui résulte de la fragmentation entre sphère professionnelle et sphère privée, qui fait de l’entreprise un monde inhumain et sans émotions, gouverné par les seules valeurs financières, et incapable finalement de répondre aux problèmes sociaux dans laquelle elle est pourtant inévitablement impliquée.

 

D’un extrême à l’autre, le bureau version « petite maison dans la prairie » de Caméra café ou version « Apocalypse now » de Brother and Brother, lequel est le plus révélateur de la réalité ?

Quoiqu’il en soit, et si l’approche est différente, l’apparition du bureau dans notre petite lucarne est déjà le signe que la frontière entre cadre privé et cadre professionnel n’est déjà pas si nette, et que l’un et l’autre peuvent se rejoindre…

 

Suzanne Duchiron