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En publiant L’open
space m’a tuer (Hachettes Littérature), Alexandre des Isnards et Thomas
Zuber cherchaient d’abord à briser un tabou. Dénoncer les conditions de travail
des jeunes cadres dynamiques en communication ou consulting pourrait sembler
aberrant au premier regard : de quoi, en effet, ces enfants chéris du système
auraient-ils à se plaindre ? Mais, au long des chapitres, les deux auteurs
présentent leurs vies dans des scènes à la fois exemplaires et suffisamment
inquiétantes pour lever un doute radical sur leur sort prétendument enviable. De
l’open space imposé au tutoiement généralisé, du management affectif à la
surveillance latente des uns par les autres et du franglais insupportable aux
séminaires de motivation, c’est à une analyse au vitriol de ce secteur
d’activité en pleine mutation que le livre propose.
C’était du moins là ce
qu’il souhaitait faire. On reconnaîtra à Alexandre des Isnards et Thomas Zuber
le courage d’avoir mis en forme un ensemble de témoignages en effet édifiants.
Celui, par exemple, de ce jeune cadre victime d’un malaise vagal après que sa
hiérarchie lui a fait porter seul la responsabilité du retard d’un projet, ou de
cet autre, très légèrement rétif à l’atmosphère de fausse camaraderie des
bureaux, poussé lentement à la porte à cause de son « mauvais esprit ». Le livre
peine, cependant, à dépasser le niveau du témoignage pour proposer une véritable
analyse des comportements sur lesquels il jette l’anathème, et échoue à
proposer d’autres ressorts (politiques, managériaux ou organisationnels) à un
monde de l’entreprise devenu insupportable.
Ces réserves étant émises,
penchons-nous d’un peu plus près sur la question de l’espace. Alors que le titre
du livre désigne l’open space comme le premier coupable des abus dénoncés dans
ses pages, l’on ne peut que constater à la lecture qu’il en traite relativement
peu. Seuls deux chapitres : « open stress » et « dé-management » lui sont
spécifiquement consacrés.
« Il est
impossible que quarante personnes travaillant dans le même espace ne se
dérangent pas les unes les autres. »
Le premier montre comment,
sous couvert d’une sociabilité accrue et d’une meilleure circulation de
l’information (les deux arguments majeurs invoqués pour la défense de cette
nouvelle organisation des bureaux), l’open space instaure des rapports de
travail et de hiérarchie anxiogènes en exerçant sur le salarié une pression
latente. D’une part, il est impossible que quarante personnes travaillant dans
le même espace ne se dérangent pas les unes les autres. Le bruit et les
dérangements incessants nuisent à la tranquillité de travail des salariés et,
au-delà, à leur sérénité personnelle. D’autre part, l’open space invite à une
surveillance mutuelle constante. « L’open space, écrivent les auteurs, ressemble
à un petit village où les petits vieux observent ce qui se passe dans la rue à
travers les persiennes. […] Tout le monde surveille tout le monde. Tout le monde
s’entend, se voit, s’épie. Des bruits de couloirs, des rumeurs, des réputations
se construisent peu à peu. ».
Plus intéressant, Alexandre des Isnards et Thomas Zuber montrent comment les
open space instaurent de manière latente de nouveaux rapports de force. Finis
les bureaux cloisonnés et l’inscription spatiale de la hiérarchie : désormais
les bureaux doivent être conviviaux, et les chefs accessibles. Ce qui n’annule
jamais, bien au contraire, l’existence effective d’une hiérarchie et de rapports
de travail extrêmement codés. La difficulté éprouvée à les repérer, les risques
constants de dérapages, font peser sur les salariés une pression supplémentaire.
Dans l’open space la distribution de l’espace a, plus que jamais, un enjeu
stratégique. Si ce n’est plus la taille d’un bureau individuel ou son
emplacement qui est en jeu, les axes et les angles de vue des ordinateurs (plus
ou moins susceptibles d’être surveillés par les collègues) prennent le relais.
On en vient avec cette
question au second chapitre où il est traité de l’open space : « dé management
». Ou : comment diriger ses employés en les distribuant et les redistribuant
dans l’espace. Les réaménagements fréquents de locaux empêchent l’instauration
d’habitudes et de relations de travail privilégiées. Si l’on en croit le
témoignage des auteurs, c’est même là leur première raison d’être : « En open
space, les salariés sont mis en concurrence. Par le regard, ils se régulent les
uns les autres. Mais de petites solidarités locales viennent casser le jeu de la
concurrence pure et parfaite. Les camaraderies endorment la surveillance entre
voisins et ça se relâche. Alors, pour réintroduire de l’émulation saine, on
brasse, on ventile, on redistribue les cartes par un déménagement interne ».
Dans l’exemple proposé, quatre personnes habituées à partager le même espace, et
qui avaient noué des relations cordiales, se trouvent soudainement placées à des
endroits (et des étages) différents, sans qu’aucune raison valable n’ait été
donnée au préalable pour ce déménagement, sinon le…dynamisme de l’entreprise. Le
déménagement comme moyen de pression sur les cadres (qui ne sauraient en aucun
cas oublier leur maître mot de « mobilité »), voilà qui laisse songeur.
Reste que l’open space en
tant que tel reste, dans l’ensemble des pratiques critiquées par l’ouvrage, un
élément relativement mineur. Il participe, il est vrai, d’une organisation du
travail et de pratiques managériales nouvelles et incontestablement anxiogènes.
Mais ce n’est qu’à titre secondaire qu’on le voit apparaître dans un livre qui,
de cela on peut être sûr, n’est pas prêt aux concessions. Pour saisir toute la
portée du problème de l’open space, il faut le lier à une autre question
relative à l’espace, qui apparaît dans le livre de manière autonome : internet,
portables et BlackBerrys engendrent une dissémination de l’espace de travail qui
tend à annuler les frontières entre vie privée et vie professionnelle.
En instaurant le règne de
la disponibilité universelle, d’abord : chacun doit pouvoir être joint en
permanence. Nul retard n’est toléré dans la réponse à un email ou un appel. Le
cas, cité dans le chapitre « Crackberry » est à ce titre édifiant, d’une jeune
chef de projet qui se voit confier le contrôle du travail de personnes réparties
aux quatre coins du monde. Le BlackBerry lui permet d’assurer cette tâche… en la
rendant joignable en tout lieu et à tout moment. En annulant la spécificité de
l’espace de travail, ensuite. Sa dissémination affecte la vie des salariés dans
les deux sens : le privé s’introduit dans le professionnel, le professionnel
dans le privé, livrant ainsi au contrôle du supérieur (exercé ou non, mais
toujours possible) la totalité d’une personne désormais privée d’intériorité et
d’intimité. En supprimant l’idée même de temps de travail, enfin. Car espace et
temps sont intimement liés, et la dissémination de l’espace de travail engendre
inévitablement une dissémination du temps de travail. La même chef de projet en
fournit également le témoignage. C’est une véritable addiction au BlackBerry
qu’elle développe : l’appareil finit par veiller sur ses jours et ses nuits,
accompagnant chacun de ses mouvements…
De même,
c’est l’importance progressivement acquise par l’espace virtuel d’internet qu’il
faut souligner. Egalement hiérarchisé, mais d’une manière également diffuse, il
contribue à cette annulation de la spécificité de l’espace de travail que l’open
space encourageait. Ainsi, l’attention portée aux blogs, aux pages myspace ou à
msn, montrée dans le chapitre intitulé « Fesse book ». Blague de potache,
peut-être. Mais phénomène assez inquiétant pour être remarqué. Internet est en
effet devenu l’espace où l’on construit son image, à coup d’actualisations de
pages personnelles et de chats avec des collègues. Correspondre aux standards du
jeune cadre dynamique, tel est l’enjeu, qui, pour certaines professions, dépasse
largement le niveau de l’anecdote. « Les cadres doivent se montrer, émerger de
la masse, exister dans les réseaux, virtuels surtout. Il faut constamment
performer (to perform : « jouer un rôle sur scène ») pour montrer qu’on est là,
qu’on est actifs à tous les réseaux, famille, amis, collègues, car tout est
mélangé. Mettre son cv vidéo sur Youtube, parler de ses réalisations dans son
blog, retrouver ses anciens collègues sur Linked’in, se faire face sur Facebook.
Montrer qu’on est actif, à tous ses réseaux, famille, amis, collègues, car tout
est mélangé, vous le savez. Les cadres se font face sur Facebook. ».
Les enjeux de pouvoirs et de hiérarchie inscrits obliquement dans les espaces
physiques ouverts se retrouvent et se poursuivent dans des espaces virtuels que
le monde du travail a su s’annexer. Jouer un rôle, se créer sur mesure le
personnage que l’entreprise souhaite, voilà qui ne date certes pas d’hier. Le
composer pièce par pièce dans un espace (le blog, la page myspace) faussement
intime et ouvert de part en part aux regards de tous, voilà qui est nouveau.
Cette singularité, mise en
évidence avec justesse par les auteurs, est déterminante. « Ouverture » et « virtualisation »
de l’espace vont, en effet, de pair. Et c’est comprises ensemble qu’elles
permettent de saisir la nouveauté de telles organisations du travail. De
l’absence d’intimité des espaces partagés à l’envahissement de la vie privée par
les BlackBerrys, les entreprises exigent désormais tacitement de leurs employés
d’être transparents, c’est-à-dire, aussi, extérieurs à eux-mêmes. La conséquence
la plus nette de cette nouvelle organisation du travail sur les comportements
est sans doute une nette infantilisation des personnes… inscrite là encore (et
la boucle est bouclée) dans l’espace. Il faut être comme à la maison, ou comme
au bon temps de l’école de commerce : l’accueil devient le « lounge », les
salles de travail les « espaces de communication », et les machines à café les
« k fêtes »…
Marion Cocquet
Le site du livre :
www.lopenspacematuer.com