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Il y a peu,
nous pointions déjà dans ces pages
l’inquiétante invasion des présentations PowerPoint dans la moindre de nos
réunions de travail, qui à l’instar des envois excessifs de mails, engendre une
communication « à vide », le support tenant lieu d’argument alors qu’il ne
devrait pas dépasser la fonction illustrative. Cette usurpation dont nous
faisons les frais toutes ces fois où nous regardons défiler des « slides »
présentant avec forces couleurs schémas, graphiques, et autres équations souvent
plus artistiques que scientifiques, c’est l’armée américaine qui s’en alarme
aujourd’hui. Comme toute organisation, l’armée n’a pas échappé à la vague du
PowerPoint à toutes les sauces, et est en train d’en constater les dégâts.
Un article du New York Times du mois d’avril titré
« Nous avons rencontré l’ennemi et c’est Power Point » fait état de la
déroute de l’armée américaine face au fameux logiciel de Microsoft. Ce qui a
fait déborder le vase, c’est un slide encombré d’une multitude de flèches en
tous sens, ressemblant, aux dires du Général Stanley Mac Chrystal dirigeant les
forces américaines de l’OTAN à Kaboul, « davantage à un bol de spaghetti qu’à la
stratégie militaire américaine ». « Quand on aura compris ce slide, on aura
gagné la guerre », ajouta-t-il non sans humour. Cet exemple est paradigmatique
de ce que vivent les officiers chaque jour, qui, en réalité, ont de moins en
moins envie de rire. Certains, désormais surnommés les Power Point Rangers (par
allusion à la série des Power Rangers), sont attachés à la préparation
quotidienne des slides. Non seulement ces illustrations font perdre du temps –
celui de ceux qui les préparent, puis celui de ceux qui les visionnent en
réunion - mais surtout, elles tendent à simplifier ce qui ne peut pas l’être.
La complexité des conflits - sociaux, politiques et géographiques, - n’est pas
réductible à un schéma. On cherche à introduire des liens de causalité qui ne
peuvent être contenus dans un support en deux dimensions, car la stratification
des enjeux et intrications est bien plus développée que ce que déploient les
slides PowerPoint. Le danger est alors le risque d’erreur et de mécompréhension,
mais aussi celui plus pernicieux de l’illusion de contrôle que donne cet outil.
Le PowerPoint devient le produit magique capable d’organiser toute chose. Pour
le Général MacMaster, le pire danger de PowerPoint n’est pas les graphiques en
plat de spaghettis, mais des listes fermées d’objectifs qui ne tiennent pas
compte des interconnexions avec les questions économiques, politiques ou
ethniques.
En clair, les présentations PowerPoint réduiraient la
guerre à un jeu d’enfant, plein de couleurs et de beaux dessins. Ce qu’on
oublie, c’est que les slides n’ont jamais apporté de solution. Ils consistent
dans le meilleur des cas, à exposer et clarifier les problèmes, mais ne peuvent
organiser un monde désorganisé, tel que celui auquel ont affaire les militaires.
Les supports visuels de PowerPoint ne peuvent se substituer à la pensée, mais
risquent fortement de la conditionner, en simplifiant et déformant notre vision
du monde. Peut-on tout aplatir sur un tableau ? Cette manie de la cartographie
ne laisse pas d’être surprenante, à l’heure du cinéma en 3D et de la
stratification des réseaux… Surface contre profondeur, prochain combat de la
pensée des organisations ?
SD-LR