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Avant même que de dissuader ou de contribuer à réprimer, la
fonction première de la vidéosurveillance consiste à participer à la régulation
des mouvements physiques dans des sociétés caractérisées par des flux croissants
d’êtres humains et de marchandises. Des sociétés plus complexes donc plus
fragiles, certes pacifiées - au sens de moins meurtrières - mais en même temps
moins bienveillantes, plus délictuelles - la violence a crû significativement
depuis les années 1960 - et anomiques, engendrant de ce fait une forme
d’insécurité diffuse et permanente.

Une telle tentative de sécurisation des espaces publics,
semi-publics ou privés - suivant les cas - suscite un certain nombre de débats.
En premier lieu, l’efficacité relative de la vidéosurveillance est régulièrement
discutée, en particulier pour les espaces publics : de fait, s’il est impossible
d’estimer le nombre de forfaits évités, il ne semble pas que les taux
d’élucidation aient significativement progressé – mais il est vrai que certaines
affaires particulièrement graves, notamment en matière de terrorisme, ont été
résolues grâce aux écrans de contrôle. Le déplacement spatial de la délinquance,
ses techniques de camouflage d’un côté, la mauvaise qualité des images et
surtout l’exploitation parfois défaillante des données (due notamment aux aléas
de la vérification humaine des écrans) de l’autre, peuvent expliquer ce
phénomène. Bref, si ces dispositifs se sont révélés somme toute plus efficaces
que la surveillance opérée directement par les agents de sécurité, il semble
bien que dans certains cas - mais pas toujours - la vidéosurveillance puisse
entraîner des dépenses disproportionnées par rapport aux résultats.
La seconde grande critique adressée à la généralisation de
la vidéosurveillance relève, plus largement voire plus classiquement, du
non-respect éventuel de la sphère privée et du danger encouru par les libertés
individuelles. Le problème dans ce cas ne serait pas seulement représenté par la
transparence absolue imposée par un système « panoptique » (à condition, bien
entendu, qu’il y ait des yeux pour surveiller les écrans de contrôle…), mais
aussi, paradoxalement, par la violence arbitraire qui en découlerait, autrement
dit par le basculement du projet d’une société raisonnée et ordonnée dans le
règne du doute et de la suspicion généralisés.
Si, en dépit de ces contre-arguments économiques,
sociologiques et philosophiques, la vidéosurveillance continue de se développer
à un rythme soutenu, c’est que non seulement la discussion reste de toute façon
ouverte à leur sujet, mais que d’autres motivations sont à l’œuvre.
Dans un contexte de faible croissance économique, de
mondialisation mal maitrisée, de remise en cause des structures fordistes, de
vieillissement démographique, mais aussi d’enrichissement matériel sur le long
terme, la demande de réassurance – et donc d’écrans - des individus ne cesse de
se développer. Cette demande de réassurance s’explique aussi par la moindre
tolérance de nos sociétés à la violence, que l’on peut interpréter soit comme
une réaction à l’intensification du phénomène (ce qui est globalement vrai pour
la délinquance de moyenne gravité), soit, à l’inverse, si l’on prend en compte
cette fois-ci la réduction des actes les plus graves et en particulier des
meurtres, comme le signe indiscutable d’un processus historique de civilisation
des mœurs, et ce conformément au paradoxe relevé en son temps par Tocqueville -
plus un phénomène est en voie de résorption, moins ses manifestations
résiduelles seront admises.
Rodolphe Greggio