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VIDÉOSURVEILLANCE : SURVEILLER AUTRUI, SE SURVEILLER SOI-MÊME - 1E PARTIE
Nouvelle page 3

Avant même que de dissuader ou de contribuer à réprimer, la fonction première de la vidéosurveillance consiste à participer à la régulation des mouvements physiques dans des sociétés caractérisées par des flux croissants d’êtres humains et de marchandises. Des sociétés plus complexes donc plus fragiles, certes pacifiées - au sens de moins meurtrières - mais en même temps moins bienveillantes, plus délictuelles - la violence a crû significativement depuis les années 1960 - et anomiques, engendrant de ce fait une forme d’insécurité diffuse et permanente.

 



 

Une telle tentative de sécurisation des espaces publics, semi-publics ou privés - suivant les cas - suscite un certain nombre de débats. En premier lieu, l’efficacité relative de la vidéosurveillance est régulièrement discutée, en particulier pour les espaces publics : de fait, s’il est impossible d’estimer le nombre de forfaits évités, il ne semble pas que les taux d’élucidation aient significativement progressé – mais il est vrai que certaines affaires particulièrement graves, notamment en matière de terrorisme, ont été résolues grâce aux écrans de contrôle. Le déplacement spatial de la délinquance, ses techniques de camouflage d’un côté, la mauvaise qualité des images et surtout l’exploitation parfois défaillante des données (due notamment aux aléas de la vérification humaine des écrans) de l’autre, peuvent expliquer ce phénomène. Bref, si ces dispositifs se sont révélés somme toute plus efficaces que la surveillance opérée directement par les agents de sécurité, il semble bien que dans certains cas - mais pas toujours - la vidéosurveillance puisse entraîner des dépenses disproportionnées par rapport aux résultats.

 

La seconde grande critique adressée à la généralisation de la vidéosurveillance relève, plus largement voire plus classiquement, du non-respect éventuel de la sphère privée et du danger encouru par les libertés individuelles. Le problème dans ce cas ne serait pas seulement représenté par la transparence absolue imposée par un système « panoptique » (à condition, bien entendu, qu’il y ait des yeux pour surveiller les écrans de contrôle…), mais aussi, paradoxalement, par la violence arbitraire qui en découlerait, autrement dit par le basculement du projet d’une société raisonnée et ordonnée dans le règne du doute et de la suspicion généralisés.

 

Si, en dépit de ces contre-arguments économiques, sociologiques et philosophiques, la vidéosurveillance continue de se développer à un rythme soutenu, c’est que non seulement la discussion reste de toute façon ouverte à leur sujet, mais que d’autres motivations sont à l’œuvre.

 

Dans un contexte de faible croissance économique, de mondialisation mal maitrisée, de remise en cause des structures fordistes, de vieillissement démographique, mais aussi d’enrichissement matériel sur le long terme, la demande de réassurance – et donc d’écrans - des individus ne cesse de se développer.  Cette demande de réassurance s’explique aussi par la moindre tolérance de nos sociétés à la violence, que l’on peut interpréter soit comme une réaction à l’intensification du phénomène (ce qui est globalement vrai pour la délinquance de moyenne gravité), soit, à l’inverse, si l’on prend en compte cette fois-ci la réduction des actes les plus graves et en particulier des meurtres, comme le signe indiscutable d’un processus historique de civilisation des mœurs, et ce conformément au paradoxe relevé en son temps par Tocqueville - plus un phénomène est en voie de résorption, moins ses manifestations résiduelles seront admises.

 

Rodolphe Greggio