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Le salarié a-t-il envie de
rester à son poste ? C’est la question que
Planète Facility a posé à différents spécialistes lors de
la conférence du 23 mars organisée par l’entreprise Cider en partenariat avec le
VIA (Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement).

Malaise au poste de travail
Il y a à l’évidence un malaise sur le poste de travail du
salarié travaillant aujourd’hui dans des bureaux. Nouvelle organisation liée aux
nouveaux outils technologiques, mais aussi aux restrictions économiques et aux
normes écologiques, le poste de travail est la cible de tous les remaniements,
et du même coup, le bouc émissaire de tous nos maux au travail. Pourtant, Xavier
Baron, premier intervenant de la conférence, expert en sociologie du travail,
tente de nous rappeler que par définition le salarié est un homme contraint. Lié
par le contrat de travail, le salarié travaille par obligation, et non par
plaisir. Il est donc naturel qu’il n’ait pas envie de rester à son poste de
travail, celui-ci correspondant au labeur dont il aimerait s’épargner la peine.
En dépit de cette évidence, il semble que le travail soit considéré aujourd’hui
plus que jamais comme un facteur de risques et de pathologies. Le travail
entraîne des « risques psycho sociaux » nous dit-on, en brandissant les fameux
TMS (troubles musculo-squelettiques) qui sont la cause de la moitié des arrêts
de travail dans le tertiaire. Cela dit, ne pas avoir de travail est encore plus
nuisible pour notre santé. Encore un paradoxe français : nous sommes les plus
désireux de rééquilibrer vie privée et vie professionnelle au profit de notre
bien-être individuel mais nous sommes en même temps les plus attachés à la
valeur travail. Car le travail, on le sait, est ce qui permet à l’individu de se
réaliser, et d’avoir une place dans la société. Pour Xavier Baron, du point de
vue de l’entreprise, il n’y a pas de relation de cause à effet entre la qualité
de l’espace de travail et le bien-être du salarié, de même qu’entre la qualité
de l’espace de travail et la production. Cette représentation managériale de
l’espace fait du poste de travail une nécessité dont on n’interroge alors même
pas la possibilité d’amélioration.

Espace vécu, espace perçu
Pour Raja Safouane, psychologue clinicienne, le salarié est
avant tout un individu, qui en tant que tel a une certaine perception de
l’espace dans lequel il évolue. Selon elle, on ne peut être indifférent à notre
environnement, et c’est pourquoi le poste de travail peut avoir une influence
sur notre bien-être et notre production. La difficulté humaine est d’avoir à
travailler dans des endroits ultra standardisés, des espaces prescrits, qui ne
laissent pas suffisamment place à l’appropriation. Comment s’investir dans un
lieu qui nous résiste ? Les salariés renoncent à faire face et souffrent alors
de pathologies. L’intervenante précise que l’appropriation de l’espace n’est pas
seulement physique, - elle ne consiste pas uniquement dans le fait de mettre la
photo de sa famille sur son bureau, ou de l’agrémenter avec des plantes par
exemple, - mais réside aussi dans l’expression que l’espace provoque chez
l’individu. Pour s’approprier son environnement, le salarié doit exprimer des
désirs, des envies. Ainsi, l’espace vécu et perçu fait l’objet d’un
investissement affectif. Or le problème pour Raja Safouane est que l’entreprise
cherche plutôt à industrialiser nos rapports humains…
L’ergonomie est en retard
Pour Bronislaw Kapitaniak, docteur en ergonomie et
physiologie, notre rapport à l’espace de travail reste technique et
scientifique. Les performances technologiques sont telles que l’on n’a besoin de
rien d’autre que d’un ordinateur, si bien que l’on peut passer toute une journée
devant l’écran, dans la même position, ce qui devient évidemment inhumain.
Rationnellement, on pourrait donc faire des bureaux de 6 m2,
conclut-il. Si la législation ne le permet pas, il déplore tout de même la
tendance actuelle qui au lieu de réintroduire le dimensionnement de l’individu
privilégie les critères économiques et esthétiques au détriment de l’ergonomie.
Or ce qui est fonctionnel n’est pas forcément joli. Pourtant l’entreprise
aujourd’hui entretient le même rapport avec l’espace de bureau qu’avec le
mobilier design, alors que le poste de travail est aussi un outil de travail, et
que ce n’est qu’en le considérant comme tel que l’on peut se l’approprier. Pour
l’ergonome comme pour la sociologue, il y a aujourd’hui trop de prescription
dans l’aménagement du bureau pour laisser de la place au confort.
Étude de cas chez Renault
Jean-Philippe Lainé, responsable du programme « travailler
autrement » chez Renault, envisage l’appropriation en se représentant le salarié
comme un outil. Renault a été l’un des premiers industriels à comprendre que
l’environnement influe sur la production et la rentabilité. Le constructeur
automobile est conscient depuis longtemps de la relation entre efficacité et
confort. Alors pourquoi ce qui a très bien fonctionné dans l’industrie est
beaucoup plus dur à mettre en pratique dans des bureaux ? Pour J-P Lainé, le
secteur tertiaire n’a peut-être pas besoin du confort qui encourageait les
ouvriers à travailler mieux. Dans les faits, on s’aperçoit que la production de
connaissance s’organise chez chacun de façon différente : d’aucun travaillent
sur leurs genoux, d’autres debout, dans les transports, dans le bruit et
l’agitation ou à l’inverse dans un espace sourd et confiné. S’il n’y a pas de
lieu idéal pour tous, c’est que l’organisation spatiale est indissociable de la
perception du poste. L’important d’après les conclusions de l’intervenant, n’est
pas l’endroit où l’on se trouve mais la tâche que l’on y effectue. L’espace est
un support de travail, mais non le fondement. « Ceux qui sont bien
dans ce qu’ils font se moquent de là où ils sont, l’essentiel c’est d’aimer son
travail avant tout », affirme J-P Lainé. On ferait donc peser une charge sur
l’espace de travail qui n’aurait pas lieu d’être ?
Oui, car pour lui, la relation à l’espace n’est pas liée au
métier, mais à l’individu. On a tous les mêmes outils quelque soit l’activité
intellectuelle que l’on applique à ses outils. En revanche on a des profils
psychologiques différents, comme des sensibilités et des approches personnelles
de son travail différentes.
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L’activité de l’individu peut-elle déterminer l’espace du
salarié ? Il semble donc que non, car la relation à l’espace n’est pas liée au
métier, mais à l’individu. La production de connaissance n’est pas indépendante
de l’individualité de chacun. Quand il s’agit du travail du savoir et de la
connaissance, il y a donc toujours affaire d’interaction, nous rappelle Xavier
Baron. La production de connaissance est très différente de la production brute
d’information : c’est le travail d’un individu incarné, donc œuvrant dans une
interaction. Ce qui fait la pertinence d’une information c’est qu’elle est
appropriée par un individu.
Finalement, le bilan à tirer de cette discussion est
peut-être à prendre avec plus d’optimisme que de désarroi : le mal-être au
travail ne serait pas à chercher dans notre environnement spatial, mais dans nos
relations humaines. Comment a-t-on pu oublier que notre univers ne se fragmente
pas en des dimensions indépendantes les unes des autres, mais consiste en une
osmose de ses différentes composantes : temps, espace, relations humaines,
actions et informations ?
Suzanne Duchiron