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Christian Kostrubala,
directeur de la publication et Xavier Baron, sociologue intervenant, réagissent
ensemble au phénomène de généralisation des open-spaces et de
standardisation des bureaux.
Ou quand les sciences sociales interrogent
l’expérience de terrain…
La
généralisation des open-space, signifie-t-elle que la configuration
traditionnelle des bureaux n’est plus adaptée au travail que l’on y fait ?

Xavier Baron : Alors que l’espace de
travail devrait être pensé en fonction des besoins, il est plus souvent
déterminé par des contraintes économiques. C’est pourtant un calcul insuffisant,
puisque l’environnement de travail influe sur la performance du collaborateur.
Alors
pourquoi les espaces sont-ils standardisés ?

Christian Kostrubala : Il s’agit de
rentabiliser l’investissement immobilier, qui n’est pas conçu pour une
entreprise particulière, mais destiné à une location par une entreprise pendant
en moyenne 7 ou 8 ans. Ce sont donc 4 ou 5 utilisateurs qui devront s’adapter
au même espace. Dans ce contexte, non seulement la standardisation s’impose,
mais l’ouverture des espaces semble la plus pertinente. Elle permet de
rentabiliser l’occupation des surfaces et d’optimiser les coûts énergétiques (en
optimisant l’éclairage naturel, l’isolation thermique, etc). De même que
Microsoft détermine largement l’ergonomie du travail intellectuel avec Windows,
ce sont des standards mondiaux d’investissements et de coûts qui imposent
partout des bureaux ouverts.
Les
transformations spatiales sont-elles liées aux nouveaux modes de travail ?
C.K. : Le modèle traditionnel de
l’entreprise était statutaire. Il est aujourd’hui trop rigide pour les nouvelles
organisations souples qui se développent en réseaux, en favorisant l’individuel
et le court terme. Il s’agit donc d’être réactif et adaptable. L’idée que
relayent les entreprises est alors que les bureaux standards et ouverts
permettent de recevoir le flux de ces nouveaux collaborateurs mobiles et aux
compétences très spécialisées.
Les bureaux
ouverts sont-ils vraiment plus fonctionnels pour les collaborateurs, ou est-ce
seulement profitable à l’entreprise ?
X.B. : Il est difficile de mesurer les
effets de l’environnement de travail sur la performance des salariés car le
produit du travail se mesure de plus en plus difficilement sur un mode
quantitatif. Il est devenu principalement relationnel, informationnel et
« serviciel », donc immatériel. En revanche, on peut très bien chiffrer la
réduction des coûts mobiliers et des coûts de fonctionnement que permet la mise
en place d’espaces ouverts. Cet argument est suffisant pour les entreprises, qui
cherchent à persuader leurs collaborateurs que ces aménagements sont aussi
profitables pour eux car « ils favorisent la communication » par exemple.
Mais si la proximité est un avantage pour
la coopération et les échanges, la promiscuité est néfaste. Il faut savoir
limiter les risques d’une densification excessive et d’une dépersonnalisation
humiliante. Ce qui est en jeu n’est certainement pas de recréer l’illusion d’un
luxe apparent dans une customisation des open spaces. Il n’est pas de
singer maladroitement l’environnement domestique avec un canapé par étage, des
pseudos lounges, des cuisines et des fausses cheminées...
C.K. : Des études ont montrés le rôle
déterminant de l'architecture intérieure sur les processus psychosociaux :
l'individu dans un endroit communautaire (le foyer familial, l’école, le
travail) doit pouvoir bénéficier d'un lieu personnel, où il peut se retirer. L’open-space
et la densification excessive peuvent alors nuire à l’homme car ils
engendrent une promiscuité qui aggrave le stress. Il est au contraire bénéfique
pour le bien-être de chacun de fragmenter l'espace, de façon à limiter les
rapports non-désirés.
Pourtant,
ces espaces ouverts sont souvent plus confortables (lumineux, fonctionnels) que
les bureaux cloisonnés où l’on risque de se sentir enfermés… ?
X.B. : Ce qui manque aux nouvelles
configurations de bureaux, c’est certainement une dimension de réappropriation.
Il est nécessaire à chacun de pouvoir investir l’environnement dans lequel il
évolue, de s’approprier son espace. Dans des lieux standardisés, les sentiments
d’identité et d’appartenance ne se développent pas, et les salariés restent donc
dans un inconfort psychologique.
Mais l’espèce humaine étant évolutive et
pleine de ressources pour survivre, des conditions même contraignantes peuvent
favoriser l’impulsion créative et développer les capacités d’adaptabilité et
d’inventivité quitte à habiter l’espace grâce à des stratégies de détournement,
par exemple. S’il est très difficile a priori d’évaluer la qualité des
aménagements, ouverts ou fermés, car il ne s’agit pas d’étudier l’aspect formel
ou fonctionnel, il est tout à fait important d’examiner le vécu a posteriori,
c’est-à-dire de les apprécier dans la pratique et la durée.
Finalement,
pourriez-vous nous dire comment composer avec cette loi d’airain des espaces
ouverts et standardisés ?
En pratique, les sociologues comme les
hommes de terrain, responsables des services généraux, managers et syndicalistes
sont bien en peine d’imaginer le bureau idéal. Leur participation en amont à la
conception des espaces n’est pas toujours convaincante. C’est seulement dans les
processus d’appropriation réelle que l’on s’aperçoit tout à la fois des
difficultés comme des capacités d’adaptation. Ce qu’il faut, c’est laisser
ouverte une participation des usagers une fois l’espace investit, sans les
contraindre à des règles d’utilisation qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas
intégrer. Il faut laisser et même développer des marges de manœuvre et
d’expression à leur créativité dans le dispositif même d’aménagement sur toute
sa durée. En d’autres termes, si on ne peut agir en amont, on doit pouvoir
réagir, c’est-à-dire donner sa propre réponse à l’aménagement proposé. Un espace
et ses usages ne se préjugent pas, ne se projettent pas. Les espaces de travail,
même ouverts, peuvent être collectifs et correctement dominés par leurs usagers
dans la pratique, mais sans doute à condition qu’ils le soient dans la durée et
par l’invention des utilisateurs eux-mêmes.
Propos recueillis par Suzanne Duchiron