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QUEL EST LE PRIX DE NOTRE AVENIR ?
Nouvelle page 2

Pour Nathalie Kosciusko-Morizet pour construire l’avenir, il faudrait déjà songer à y « venir »…

 

 
 

Photo Arnaud Perrin

 

 « Tu viens ? L’invitation peut paraître racoleuse, mais partager des idées pour demain vaut bien de prendre quelques risques", annonce Nathalie Kosciusco-Morizet en exergue de son essai dernièrement parut aux éditions Gallimard. La sortie de l’ouvrage s’accompagne d’ailleurs de la mise en ligne d’un site Internet destiné à recevoir les réactions des lecteurs, d’où devrait naître un livre collaboratif pour aller au-delà des idées développées par l’auteur, une version Tu viens ? 2.0, qui concrétise l’invitation de l’actuelle secrétaire d’Etat à la prospective et au développement de l’économie numérique.

Car pour cette femme politique, sa mission est d’engager tous les citoyens dans une démarche collective vers un avenir commun. « La politique demande un effort perpétuel de prospective, d’enquête sur l’avenir », écrit-elle. Son premier constat est que la société qui s’origine dans le lien entre les individus les laisse tomber aujourd’hui. « Notre société abandonne au lieu de lier, et cela se reproduit au niveau individuel », déplore-t-elle. Dans ce contexte, le rôle du politique prend donc plus que jamais son sens. Dans sa fonction d’organisation de la cité, il doit engager la communauté dans un même mouvement pour la faire avancer. Doit-on se réjouir avec la sortie de ce livre de voir les politiques prendre enfin le changement en main ?  Il faut prendre garde de ne pas exclure l’individu avec une vision globale. L’exercice politique est un jeu d’équilibre entre la prise en compte de l’individuel et une dynamique collective, et N. Kosciusko-Morizet en a conscience. Ainsi, dit-elle, ce n’est pas parce qu’on produit de la croissance que cela est bon au niveau individuel. L’exemple de Dubaï, qui a construit un ordre artificiel tout en épuisant les ressources à la vitesse accélérée, montre bien les dérives qui mènent à l’entropie, c’est-à-dire à un mauvais usage des énergies, qui cache sous un ordre apparent un désastre irréversible.

 

Un réveil écologique

L’enjeu de l’essai de la secrétaire d’Etat est d’éveiller les consciences et la responsabilité de chacun, en nous invitant à faire preuve de lucidité, à nous servir de notre jugement en prenant du recul sur les choses, et en se détachant des valeurs que la société veut nous faire passer pour justes. Il est de la responsabilité de chacun de relativiser l’échelle des valeurs véhiculée dans notre société : un 4x4 ou un écran plat valent-ils vraiment les prix exorbitants que nous sommes prêts à débourser, au regard de leur utilité réelle ? La crise que nous traversons doit nous servir de leçon : elle dit la faillite d’un modèle de développement fondé sur l’augmentation de la production et de la communication sans considération pour le partage et la préservation des ressources.

« La crise n’aura été une chance que si elle nous encourage collectivement à la conversion écologique ». Pour NKM, il est évident que la croissance ne sera jamais la même. Il faut se défaire de ce modèle de croissance au lieu de chercher à le reconduire à l’identique, car le problème d’un tel modèle, c’est qu’il exclut. C’est désormais au niveau collectif qu’il faut penser, et il y a un prix à payer, nous dit-elle.

 

Où est le changement ?

Nous avons peur du changement, et pourtant, il est déjà là, assure l’auteur. L’inquiétude est un frein, car elle conduit à l’immobilisme. Pour NKM, il faut aller résolument vers le futur pour être ouvert aux possibilités qu’il offre. Et les ouvertures sont déjà sous yeux : la vie se numérise, et bientôt toutes les activités humaines emploieront les outils numériques. Mais ces nouvelles technologies ne sont pas seulement de nouveaux outils, elles modèlent notre vie et opèrent des transformations sociales profondes. Ainsi, en même temps que les technologies numériques modifient nos modalités de travail elles estompent les frontières entre vie professionnelle et vie privée et familiale. On utilise le même téléphone, la même messagerie électronique, le même profil facebook pour nos différents réseaux sociaux et professionnels. S’installe alors une porosité des espaces, des échanges et des horaires qui nous entraîne dans un paradoxe : on est d’une part plus libres car indépendants, et d’autre part moins libres car l’intrusion peut survenir à tout moment, puisque nous sommes liés, connectés, suivis en permanence.

Autre paradoxe : nous sommes de plus en plus reliés, mais la multiplication des intermédiaires peut finalement nous détacher de ce que nous visons. A l’instar des systèmes d’Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), NKM parie sur la réduction des distances qui nous séparent des biens de consommation, afin de réduire les intermédiaires, et par conséquents les pertes et le gâchis.

 

Et demain ?

L’espoir pour NKM réside dans le développement des modalités coopératives du web 2.0. Ces nouveaux outils numériques conduisent au partage et à l’intelligence collective, et apportent donc une forme de coopération et de mutualisation. Parce que ce sont les utilisateurs qui oeuvrent dans ces mutations, ils sont les signes d’une évolution commune et volontaire. En effet, la secrétaire d’Etat remarque qu’Internet dessine aujourd’hui un nouvel espace de débat civique. On voit en effet qu’il permet la veille citoyenne : en France, les débats à l’Assemblée Nationale sont retranscrits sur Internet et les actions des parlementaires peuvent alors être suivies de près par les citoyens. Il reste cependant à résoudre les nombreuses difficultés liées à la « gouvernance d’Internet », c’est-à-dire aux modalités de décision à mettre en place au niveau international, en composant avec les législations différentes de chaque pays, et qui concerneraient la protection des données, des droits, des échanges et des achats, etc.

 

Laisser place à la folie

Pierre de La Coste, dans un ouvrage publié en 2008, énonçait la théorie du « crapaud fou ». Il arrive que certains batraciens perdent leur déterminisme instinctif et s’égarent lors de la migration effectuée à la période de l’accouplement. Au lieu de suivre leurs congénères, ces « crapauds fous » sortent du rang, et leur changement de cap les sauve souvent des accidents de la route que subissent tant de crapauds, écrasés par centaines chaque année. A l’image de ces batraciens, un grain de folie pourrait nous faire échapper au désastre, avance NKM, comparant le crapaud fou à ces inventeurs qui innovent en sortant des sentiers battus. Encore une fois, la route toute tracée n’est pas forcément la bonne, et s’il faut avancer, toutes les  directions ne sont pas bonnes à prendre, nous rappelle l’auteur.

 

L’écologie et le numérique sont notre avenir

 « L’écologie et le numérique sont notre avenir. C’est avec eux que nous habiterons le monde demain. […] Le numérique offre des outils à la sobriété énergétique, et il lui donne en outre une méthode collaborative, en lui permettant d’échanger, de développer des savoirs, de transmettre des expériences. Leur rencontre est la clé de notre avenir industriel, qui développera des technologies « vertes » et innovera de telle sorte que les outils numériques contribuerons à notre conversion écologique ».

 

La conclusion de cet essai, c’est que nous changeons, mais cela ne signifie pas que nous nous perdons. Il ne faut pas voir dans le virtuel le danger de la disparition du réel, ou d’une fuite du réel. Nous utilisons Internet tout en acceptant d’être changés par lui, mais c’est toujours nous qui faisons le choix, nous prévient l’auteur.

 

Suzanne Duchiron